Anamnésie

Tu accumules, sans résistance. Tu construis, malgré toi. Edifice babélien, qui s’écroulera avec ta raison. Tu n’oublies rien. Jamais. Des informations. Sans tri. Sans rangement. La pièce est pleine. La poussière s’accumule. Tu penses. A quoi ? A tout. A tout, incessamment. Ton crâne est devenu avec le temps une effroyable machine à calculer. 2 + 2 ? 4. Ö399 424 ? 632. Evident et inutile. Tu sais qu’à deux ans et demi, ta mère est entrée un matin dans ta chambre pour te montrer les majorettes qui défilaient dans la rue en bas. Tu te vois encore. Les barreaux de ton lit, à ta taille, exactement. La moquette bouclée, chinée à dominante ocre. Le crépis blanc. Les traces d’humidité dans les angles des murs. Les rideaux jaunes et l’ours en peluche gris au pied de ton lit. Ta vie s’étale devant toi avec désinvolture, ne cache rien, indécente. Tu voudrais avoir un peu construit ton passé. Souvenirs et fantasmes. Faits et mensonges, mêlés pour faire de toi du cohérent. Mais non ! Tu es indifféremment le nourrisson et l’adolescent, l’adulte et peut-être un jour le vieillard. Mille événements ont fait de toi mille personnes. Ah, mille... Si seulement tu pouvais t’arrêter là !

« Jurez-vous de dire toute la vérité ? Je le jure, Votre Honneur. Qu’avez-vous fait le 23 septembre 1988 ?

- Ça dépend...

- Ça dépend de quoi ?

- Mais, de l’heure, voyons. Soyez précis, de grâce ! »

Tu ne te trompes jamais. A chaque regard vers l’extérieur, les informations se bousculent jusqu’à toi, s’introduisant jusqu’à la nausée. Elles n’en ressortiront plus jamais.

« Tu viens mon chéri ? Nous allons... » Où ? Chez le médecin ? 3 mai 1978, 5 octobre suivant, 18 avril 1980 (une longue période sans le moindre rhume), 11 septembre 1981 (rappel du B.C.G.)... Tu pourrais encore continuer jusqu’à la dernière consultation, mercredi dernier, pour tes migraines.

Au cinéma ? 1978, Bambi. Tu n’as même pas pleuré. C’était dur, mais tu as tenu. 1980 : Superman II, le 17 avril exactement. Séance de 16 heures 30. 1982 : ET évidemment. Le 12 septembre. Séance de 18 heures.

Tu te perds dans les méandres de cette histoire qui ne t’épargne aucun détail. Certains ont pu dire : « Je est un autre ». Ils ne mesuraient pas leur chance. Cet autre était tout de même seul de son espèce.

Tu regardes par la fenêtre. Le ciel est clair, cette nuit. Les étoiles visibles sont toutes là. Tu t’abîmes dans leur lumière. Ta mémoire devient pour un instant un fardeau un peu moins lourd : elle t’aura permis de faire du ciel entier un monde connu.

Tu n’as jamais beaucoup voyagé. Ni beaucoup lu. Tu ne regardes pas non plus la télé. Tu as arrêté tes études dès que tu as pu, à seize ans trois mois et vingt huit jours. Tu aurais pu être flic ou même physionomiste. Mais ce ne sont pas des métiers pour toi. Tu goûtes assez peu le commerce avec tes semblables. Non, l’humanité devient vite éprouvante à qui ne peut lui faire bénéficier de la générosité de l’oubli. Le moins d’images, le moins de mots, le moins d’exigences possibles. Le silence et l’obscurité sont ta seule chance de repos. Tu t’es fait engager comme apprenti boulanger et tu passes tes heures au fournil, répétant à l’infini les mêmes gestes. Apprendre le moins possible. La maigre sollicitation du chat qui te tient compagnie ne te contraint pas encore de trop. Tu sors de chez toi à des heures où la ville dort. Tu rentres chez toi lorsqu’elle travaille. Tu manges. Un autre plaisir. Les saveurs, comme les odeurs, ne sollicitent pas la même mémoire que les couleurs ou les sons. Cette mémoire là appartient au corps tout entier. Au fond, il n’y a guère que sous cet aspect que ton être accepte quelque chose qui s’apparente à l’empathie. Les saveurs. Les parfums. L’agression reste minime. Quasiment indécelable. L’extérieur entre alors et pour une courte période, n’est plus qu’un prolongement de toi. Alors seulement, ta solitude devient remédiable. Alors seulement, le sommeil s’approche, profitant de la brèche ouverte par l’amorce de ta paix. Tu poses tes couverts dans l’évier. La vaisselle attendra. Surtout ne pas laisser entrer les événements parasites. Tu allumes une cigarette. Une de plus. Cent soixante cinq mille depuis l’âge de quinze ans. La première, tu l’as banalement goûtée dans la cour du lycée. Mais elle n’avait pas alors la saveur de celle que tu dégustes aujourd’hui. Tu as appris, depuis, que le tabac était en mesure de diminuer de cinquante pour cent la neurogénèse. Autrement dit, tu peux espérer une altération sensible de tes mécanismes de mémorisation. Alors, tu fumes. La nicotine te permet de souhaiter devenir un jour un vieillard tranquille, capable enfin de sentir la légèreté d’un instant qui s’achève. Un instant infini. Qui peut imaginer mieux que toi ce que cela signifie ? Ta vie est un instant infini. Ton présent est ton passé. Tu suffoques, incapable de mobiliser assez d’énergie pour penser à demain. Surtout ne pas penser avant de dormir. Ne pas penser que le sommeil te rapproche toujours plus vite d’un nouveau jour, avec son lot d’imprévus et de surprises. Des rencontres, peut-être ? Impossible. Une rencontre est un tel poids. Et l’amour ? L’amitié ? La sympathie, au moins ! Ne rien donner et, plus important, ne rien recevoir. Tu t’arrêtes devant la glace de la salle de bain. Ton visage lui-même ne te ressemble pas. Comment le pourrait-il ? Tu vois en face de toi les traits d’un jeune homme de trente ans à peine, incapable d’être simplement ce jeune homme. Tes peurs, tes joies, tes larmes de tout temps t’appartiennent encore. Impossible prescription. Le temps n’est jamais passé sur rien. L’oeuvre du temps... Rallume une cigarette. Et peut-être un jour verras-tu le temps à l’oeuvre... 

Quinze pas jusqu’à ta chambre. Quarante deux carreaux de vingt centimètres. Tu te couches. Tu sens peu à peu le sommeil t’engourdir. Tu sais que tu rêveras, et que ces rêves ne t’aideront pas comme ils devraient sans doute le faire.

Allons, n’aie pas peur...

 

 

© Illustration Bruno Duguet
 
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