Elle se réveille, comme chaque nuit. Elle a soif. Cherche à tatons la bouteille d'eau qu'elle compte trouver au
pied de son lit. Se lève pour aller faire pipi. Allume la lumière de la salle de bain. Elle se voit
dans la glace. Un peu plus blanche que d'habitude, à peine. Elle écarte ses cheveux. Passe la main sur son cou. Rien. Comme toujours. Elle ne comprend pas. Retourne vers sa chambre. En passant,
elle s'arrête devant la porte de celle de sa mère. Pousse la porte. Regarde un peu la silhouette immobile dans la pénombre. Ecoute. N'entend pas de respiration. N'en a jamais entendu. Tout est
normal. Elle va se recoucher. C'est comme ça. Ca a toujours été comme ça. Elle ne sait pas d'où ça vient, cette peur du noir qui ne l'a jamais quittée, cette faiblesse qui s'accentue chaque jour
un peu plus. Elle est peut-être juste en train de mourir. Mais si ce n'est que ça... Non que ce ne soit pas grave, c'est juste que c'est pour tout le monde pareil. Non, le problème vient de
l'extérieur. Forcément, elle est petite encore. Trop petite pour vieillir à ce point vite.
« Ma chérie, réveille-toi ! » Sa mère est penchée sur elle. Comme tous les matins. Radieuse. Souriante. Elle est belle sa mère. Elle se souvient comme elle était fière quand elle était petite
fille. Fière de voir les mères des autres moins belles que la sienne. Aujourd'hui encore, son visage témoigne à peine un peu plus du passage du temps. Un peu plus, c'est tout.
Elle se lève. Son petit-déjeuner est prêt sur la table. Avec tout ce qu'elle aime. Comme tous les matins. Parce que sa mère l’aime, la veut en bonne santé. Elle lui dit tout le temps. « je
t’aime, tu sais ? », « tu es la prunelle de mes yeux… ». Elle regarde les yeux de sa mère. C'est vrai qu'ils sont brillants. Etincelants comme jamais.
Elle reste un moment devant son bol, puis monte se doucher à l’étage. Se regarde dans la glace. Encore. Il faudra qu’elle force un peu plus sur le maquillage, aujourd’hui. Un peu plus qu’hier. Un
peu plus qu’il y a une semaine. Pourquoi se délite-t-elle ainsi ? Pourquoi sa mère continue-t-elle de sourire comme ça ? Pourquoi continue-t-elle puisqu’elle l’aime !
Et l’odeur ! Il lui semble parfois que sa mère n’en a pas. Mais elle, par contre... Sa chambre emprisonne encore les effluves nocturnes. Elle grimace en respirant. Enfant, elle aimait
l’odeur matinale de sa peau. Une odeur chaude. Vivante. La vie s’échappe peu à peu de son odeur. Elle le sent. Elle frémit. Elle n’est pas morte, pourtant ! Elle n’est pas morte, n’est-ce pas ?
Un frisson de terreur lui remonte le long des vertèbres. De doute, aussi. Elle se regarde à nouveau dans la glace, touche sa peau devenue cire. Attrape une épaisse mèche de ses cheveux, tire.
Ramène devant son visage son poing fermé qui enferme les cheveux. Elle voudrait comprendre. Juste pour savoir de quoi elle a peur. Elle écoute sa respiration lente. S’accroche au son régulier.
Tente de se laisser bercer par lui. En vain.
s s s
Comme chaque nuit, elle se réveille. Un peu plus tôt, pourtant. Elle recule contre le mur. Sa mère est là, penchée sur elle. Elle la
reconnaît enfin. Se détend. Rassurée. Elle est contente que sa mère soit là. Elle sent bien que cette nuit, quelque chose arrive à son terme. Elle a fini d’avoir peur. Sa mère se penche sur son
visage. Lui donne un baiser sur la joue, s'approche de son oreille. Dans son cou, elle entend le murmure sans souffle : « tu es toute ma vie ».
© Illustration : Edvard Munch, Le Vampire, 1893
Vendredi 19 septembre 2008
... c'est dire que le monde va mal !
J'ai trouvé celle-là dans la rue, sur une marche en bitume. Seule. Sais pas depuis quand elle était là, mais elle avait l'air toute sèche. Comme une fleur qu'on a laissé un peu longtemps
dans un bouquin. Et aussi plate, d'ailleurs.
Défenestrée ? Empoisonnée ? Je pense, connement piétinée. Et donc, c'est pour ça qu'elle était plate. Elle était pas bien grosse, faut dire... Mais enfin, si faut marcher
sur tout ce qu'est petit sous prétexte que c'est pas gros...
N'empêche, je vais vous dire, homicide volontaire ou pas, voir le cadavre d'une fée, ça fait quelque chose. D'ailleurs, ça veut dire quelque chose, c'est sûr !
Bon, je savais déjà pour Dieu. En même temps, c'est plus un secret. Ca fait quand même un bail, maintenant, qu'il a calanché... Mais les fées, non, je savais pas. Je pensais pas
qu'elles étaient en danger. Pas déjà.
J'ai pas voulu l'emporter. Je l'ai laissée là. Par terre. Devant tout le monde. Comme une accusation. Comme un avertissement. Une jeune femme est passée. M'a fait un sourire en me voyant
photographier le sol. N'a pas vu ce qu'il fallait voir. Triste, non ? Parce que bon sang, une fée est morte en plein centre-ville, quand même ! Et finalement, tout le monde s'en fout.
Bordel !
"Every time a child says 'I don't believe in fairies' there is a little fairy somewhere that falls down dead."
James Barrie - Peter Pan