Jeudi 2 octobre 2008
Lorsque Camille s'est réveillée, elle le sentait encore contre elle. Son coeur fantôme battait contre son sein droit.
Elle ne l'avait jamais touché en vrai. Enfin, une fois seulement, son cou. C'est tout. Et d'ailleurs elle n'avait pas fait exprès. Mais c'était bien comme ça. Et puis un jour, en touchant sa propre peau, la sensation était revenue. Vive comme si sa peau à elle était sa peau à lui. Une chance.
Sauf que là, ça n'avait rien à voir. C'était un rêve.
Elle repense à son rêve tout le temps maintenant, volontairement. Les images qui reviennent la plongent dans un état qui ressemble à la torpeur douce des matins d'hiver. Elle a envie de le dire. De raconter le rêve pour le faire vivre. Comme un personnage de film s'extrairait de l'écran qui lui impose ses deux dimensions. Mais la parole fige. Et finalement tue. Or, le goût du rêve dans sa bouche est là, vivant. Camille veut le sentir encore. Pour qu'il ne disparaisse pas. Elle se retient de faire sortir les mots. Comme on retarde l'orgasme, pour que le désir dure encore jusqu'à la douleur. Elle aime ce désir plus que tout. Parce qu'elle a appris qu'il ne durerait qu'autant qu'elle se refuserait à lui. Son désir n'a pas cessé de grandir. Et en grandissant, il est devenu gage d'éternité. Et elle a faim d'éternité. Le temps qui s'effrite autour d'elle ne l'intéresse plus depuis lui. Depuis lui, le temps la dégoûte. Elle veut du présent. Pas d'avenir. Surtout plus de passé. Que du présent. Un présent fait de la plainte du désir qu'elle oblige, en le taisant, à se contorsionner en elle. De ce plaisir douloureux propre aux grands éclats de rire. Son corps ne sait plus ce qu'il doit ressentir. Elle se tord sur elle-même dans ses draps. Il y a des moments où la douleur est quand même plus forte. Quand elle aura trop mal, elle verra. Elle tient encore. Elle veut retarder la fin de l'éternité. Elle sait qu'elle sera fatiguée un jour. Parce que l'éternité se nourrit d'impossible. Et que l'impossible l'use autant qu'il la fait vivre. Mais elle a des forces encore. Non, vraiment, elle peut tenir encore... Et quand elle aura trop mal, elle verra.
Par Stef
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Jeudi 25 septembre 2008

Elle se réveille, comme chaque nuit. Elle a soif. Cherche à tatons la bouteille d'eau qu'elle compte trouver au pied de son lit. Se lève pour aller faire pipi. Allume la lumière de la salle de bain. Elle se voit dans la glace. Un peu plus blanche que d'habitude, à peine. Elle écarte ses cheveux. Passe la main sur son cou. Rien. Comme toujours. Elle ne comprend pas. Retourne vers sa chambre. En passant, elle s'arrête devant la porte de celle de sa mère. Pousse la porte. Regarde un peu la silhouette immobile dans la pénombre. Ecoute. N'entend pas de respiration. N'en a jamais entendu. Tout est normal. Elle va se recoucher. C'est comme ça. Ca a toujours été comme ça. Elle ne sait pas d'où ça vient, cette peur du noir qui ne l'a jamais quittée, cette faiblesse qui s'accentue chaque jour un peu plus. Elle est peut-être juste en train de mourir. Mais si ce n'est que ça... Non que ce ne soit pas grave, c'est juste que c'est pour tout le monde pareil. Non, le problème vient de l'extérieur. Forcément, elle est petite encore. Trop petite pour vieillir à ce point vite.

« Ma chérie, réveille-toi ! » Sa mère est penchée sur elle. Comme tous les matins. Radieuse. Souriante. Elle est belle sa mère. Elle se souvient comme elle était fière quand elle était petite fille. Fière de voir les mères des autres moins belles que la sienne. Aujourd'hui encore, son visage témoigne à peine un peu plus du passage du temps. Un peu plus, c'est tout.
Elle se lève. Son petit-déjeuner est prêt sur la table. Avec tout ce qu'elle aime. Comme tous les matins. Parce que sa mère l’aime, la veut en bonne santé. Elle lui dit tout le temps. « je t’aime, tu sais ? », « tu es la prunelle de mes yeux… ». Elle regarde les yeux de sa mère. C'est vrai qu'ils sont brillants. Etincelants comme jamais.
Elle reste un moment devant son bol, puis monte se doucher à l’étage. Se regarde dans la glace. Encore. Il faudra qu’elle force un peu plus sur le maquillage, aujourd’hui. Un peu plus qu’hier. Un peu plus qu’il y a une semaine. Pourquoi se délite-t-elle ainsi ? Pourquoi sa mère continue-t-elle de sourire comme ça ? Pourquoi continue-t-elle puisqu’elle l’aime !
Et l’odeur ! Il lui semble parfois que sa mère n’en a pas. Mais elle, par contre... Sa chambre emprisonne encore les effluves nocturnes. Elle grimace en respirant. Enfant, elle aimait l’odeur matinale de sa peau. Une odeur chaude. Vivante. La vie s’échappe peu à peu de son odeur. Elle le sent. Elle frémit. Elle n’est pas morte, pourtant ! Elle n’est pas morte, n’est-ce pas ? Un frisson de terreur lui remonte le long des vertèbres. De doute, aussi. Elle se regarde à nouveau dans la glace, touche sa peau devenue cire. Attrape une épaisse mèche de ses cheveux, tire. Ramène devant son visage son poing fermé qui enferme les cheveux. Elle voudrait comprendre. Juste pour savoir de quoi elle a peur. Elle écoute sa respiration lente. S’accroche au son régulier. Tente de se laisser bercer par lui. En vain.


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Comme chaque nuit, elle se réveille. Un peu plus tôt, pourtant. Elle recule contre le mur. Sa mère est là, penchée sur elle. Elle la reconnaît enfin. Se détend. Rassurée. Elle est contente que sa mère soit là. Elle sent bien que cette nuit, quelque chose arrive à son terme. Elle a fini d’avoir peur. Sa mère se penche sur son visage. Lui donne un baiser sur la joue, s'approche de son oreille. Dans son cou, elle entend le murmure sans souffle : « tu es toute ma vie ».

© Illustration : Edvard Munch, Le Vampire, 1893

Par Stef
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Vendredi 19 septembre 2008
... c'est dire que le monde va mal !
J'ai trouvé celle-là dans la rue, sur une marche en bitume. Seule. Sais pas depuis quand elle était là, mais elle avait l'air toute sèche. Comme une fleur qu'on a laissé un peu longtemps dans un bouquin. Et aussi plate, d'ailleurs.
Défenestrée ? Empoisonnée ? Je pense, connement piétinée. Et donc, c'est pour ça qu'elle était plate. Elle était pas bien grosse, faut dire... Mais enfin, si faut marcher sur tout ce qu'est petit sous prétexte que c'est pas gros... 
N'empêche, je vais vous dire, homicide volontaire ou pas, voir le cadavre d'une fée, ça fait quelque chose. D'ailleurs, ça veut dire quelque chose, c'est sûr ! 
Bon, je savais déjà pour Dieu. En même temps, c'est plus un secret. Ca fait quand même un bail, maintenant, qu'il a calanché... Mais les fées, non, je savais pas. Je pensais pas qu'elles étaient en danger. Pas déjà.
J'ai pas voulu l'emporter. Je l'ai laissée là. Par terre. Devant tout le monde. Comme une accusation. Comme un avertissement. Une jeune femme est passée. M'a fait un sourire en me voyant photographier le sol. N'a pas vu ce qu'il fallait voir. Triste, non ? Parce que bon sang, une fée est morte en plein centre-ville, quand même ! Et finalement, tout le monde s'en fout. Bordel !



"Every time a child says 'I don't believe in fairies' there is a little fairy somewhere that falls down dead."
James Barrie - Peter Pan
Par Stef
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