C'est un fait : un fantôme n'appartient à personne. Il appartient à un lieu. Non. Il appartient à
deux lieux. Peut-
être trois, en fait.... On va dire trois.
Le premier, c'est son lieu : celui qui est à lui, et auquel lui-même appartient. Mais c'est pas obligatoire qu'il en ait un. Tout le monde n'a pas la chance d'avoir un chez soi. Il y a des gens
qui ne sont jamais chez eux nulle part. Ils ne le savent pas forcément, notez bien. Pas plus qu'ils ne savent que ça leur manque. C'est l'avantage.
Le deuxième, c'est l'endroit où il est mort. Là encore, c'est pas obligé. Tout dépend, pour ce que j'en sais, si la mort a été traumatisante, ou pas.
Le troisième, c'est le lieu où son corps - à la rigueur ce qu'il en reste - est stocké. Là, pour le coup, on est sûr de l'y trouver.
Un fantôme, donc, appartient à au moins un lieu, mais stricto sensu, il n'appartient à personne. Par contre, les fantômes c'est comme les
étoiles : pour en posséder, il suffit de le décider. Ca ne change rien pour les étoiles, qui probablement s'en foutent d'être à quelqu'un ou pas, mais pour les fantômes, sûr que ça change tout.
Le fait est que l'humain n'est pas fait pour la solitude, même mort. Allez savoir, d'ailleurs, si c'est pas pire, la solitude pour un mort. Un jour, c'est ce que je me suis dit
et j'ai décidé que je ne voulais pas prendre ce risque. Parce que le fantôme dont il est question dans cette histoire, je le connaissais un peu quand il en était pas un. Pas très bien,
c'est vrai. Vivant, il a fait partie de mon quotidien pendant, quoi, un mois tout au plus. Sauf que quand j'y repense, je suis obligée de recalculer à chaque fois. Juste pour être sûr.
Alors voilà, aujourd'hui j'ai un chat, deux poissons rouges dont un qui est jaune, et un fantôme.
Je ne sais pas grand chose sur lui. Je sais qu'il était seul. Je sais qu'il était malade, qu'il avait déjà trop vécu - pourtant, il n'avait pas encore l'âge que j'ai
aujourd'hui - et qu'il aimait la poésie. Il l'aimait Elle, aussi. Même mort. Il lui a dit un jour. Je le sais, j'étais là. Il était mort depuis plusieurs mois, déjà, et il m'a dit de
lui dire. Je me demande parfois si elle l'a compris, ou si elle l'a cru. Il y a des fois où l'amour, ça pèse lourd. Peut-être que c'était le cas de celui-ci.
Quelques jours après sa mort, on a trouvé un papier dans le recueil de poèmes qu'Elle lui avait offert. Ca disait : "Dernière chance". Toute la question, c'est : où est-ce qu'il situait sa
chance. Dans sa vie avec Elle, j'imagine. Mais ça pouvait aussi bien être dans sa mort prochaine. J'en sais rien. Je me suis demandé s'il se doutait qu'il allait mourir. J'ai pensé qu'il avait
programmé tout ça, aussi. J'en sais rien non plus. Tout ce que je sais, c'est qu'après sa mort, il appartenait au moins à deux lieux. J'ai pas décidé pour le troisième, parce que ça dépend si
c'est lié ou pas au bonheur, si on est forcément heureux chez soi ou si ça n'a rien à voir. Et comme je suis pas sûr qu'il ait été heureux... En fait, je crois qu'on ne choisit pas où
on est chez soi. On est choisi. Le bonheur n'a rien à voir là dedans. Il y a que pour nous que c'est l'étalon officiel. La vie, elle, en a rien à foutre.
Je sais qu'il était resté chez Elle, parce que c'est de chez Elle qu'il nous a parlés. Bref, il est resté là où il est mort. Je me demande si les fantômes restent quelque part volontairement.
Je l'espère. Pour lui, en tout cas. Enfin, je veux dire, j'espère qu'il attendait rien pour partir. Sinon, sûrement qu'il attend toujours.
Et puis, il y a le cimetière. C'est là que j'ai accepté de me lier avec lui, en mettant des fleurs de temps en temps sur son tas de terre. Avec les années, le panneau sur lequel il y avait ses
dates et son nom a pourri. Alors il y a plus de panneau. Juste un faux livre en porcelaine avec des fleurs sur la page de gauche et sur la page de droite une phrase pour le rassurer sur le fait
qu’on pense à lui. Moi, j'y pense pas tous les jours à mon fantôme. Un peu exprès je crois et un peu parce que je suis pas sûr que ce soit important. J'aime mieux lui porter sa plante en
pot. Au moins, ça se touche, une plante. Et puis, une tombe sans fleurs, ça me va pas.
Aller sur place, ça oblige à se souvenir. En même temps, ça libère la mémoire. Comme on est sûrs d'y penser de temps en temps, on est pas obligés d'y penser sans arrêt.
C'est bizarre la mémoire. Aussi aléatoire que léthargique. Un jour, pas forcément un matin, on a oublié. Point. Ca arrive comme ça, sans effort. Parfois, je me dis que si un jour sa
tombe n'existe plus, je vais préférer l'oublier. Par confort. Le confort s'accommode mal de la mémoire.
Seulement, après, je réalise que s'il se fait virer, il faudra bien qu'il crèche quelque
part. Et un fantôme chez soi, c'est encombrant. Beaucoup plus bruyant qu'on l'imagine. Non pas qu'il va se mettre à claquer des portes ou à traîner des trucs métalliques par terre. Les
gens exagèrent toujours. C'est juste que le silence des fantômes se contente rarement d'être simplement silencieux. Il bourdonne. Comme une ruche en été. Comme une litanie. Monotone
et circulaire. En somme, jusque dans leurs silences, les fantômes radotent.
D'un autre côté, je peux quand même pas le laisser dehors. Ca se fait pas...
Un jour, peut-être, mon fantôme ne sera plus à moi. Peut-être.
Mais c'est pas encore.
Un fantôme n'appartient à personne, c'est vrai. Mais si quelqu'un veut bien de lui, c'est mieux.