Lundi 2 novembre 2009

Marie-Madeleine Peyronnet est depuis cinquante ans au service d’Alexandra David Néel. Cinquante ans dont quarante à titre posthume. Elle a consacré sa vie à l’œuvre de la grande exploratrice du début du XXe siècle et ne souhaite pas tellement parler d’elle-même : « je ne suis qu’un trait d’union entre elle est vous » dit-elle… Pour être finalement trahie par une passion incontrôlable pour les conversations et dévoiler une femme bouillonnante et haute en couleurs. Opiniâtre, d’un abord abrupt, dont chaque phrase prend des airs de sentence, la franchise est tout à la fois la malédiction et ce qui fait le charme de cette octogénaire engagée entièrement pour ce qu’elle appelle elle-même son « clocher ».

Prologue
Si on m’avait dit ce qui m’attendait avec elle et après elle, je ne serais pas en train de vous parler Madame, je serais partie immédiatement. C’était une voie difficile. Je n’avais pas de licence de philosophie orientale, je n’avais pas l’instruction pour…
Vous vous rendez compte, j’avais mon certificat d’études. Remarquez que je suis un exemple comme quoi parti de rien on arrive à tout avec la passion et le travail .
Mais au départ, je ne serais pas restée !


Pourquoi ne seriez-vous pas restée ? Par peur ?
M.-M. Peyronnet : Par peur de quoi ! Non, parce que je suis quelqu’un d’honnête et que je n’ai pas eu les formations pour faire face.
Je suis arrivée exactement le 22 juin 1959. Je ne savais pas qu’Alexandra existait… Je voulais partir en Amérique du Sud, et vous voyez, j’ai fait l’Asie ! Je ne sais pas si vous croyez au libre arbitre, moi je n’y crois pas du tout !


Comment se retrouve-t-on au service d’Alexandra David Néel ?
M.-M.P. : Je suis pied-noir - je fais partie des enfants bâtards de la mère patrie… On était encore en Algérie. Ma sœur et mon beau-frère avaient tout vendu là-bas pour acheter un immeuble à Aix et installer un hôtel.
Alors moi, comme je voyageais pour mon plaisir, je suis venue à Aix et j’ai aidé ma sœur à faire son hôtel. Et un jour dans une chambre - j’étais femme de chambre : là où on met je me débrouille. Si j’ai pu me débrouiller avec Alexandra David Néel, croyez bien que je peux me débrouiller n’importe où - alors que je venais porter son gâteau à une charmante dame, je vois sur sa table de nuit Les enseignements secrets des bouddhistes tibétains et La connaissance transcendante, d’Alexandra David Néel.
J’ai lié conversation avec elle. Elle était très bavarde. Moi aussi, ça tombait bien ! Et puis, à brûle-pourpoint, elle me dit : « qu’est-ce que vous feriez bien, vous, avec mon amie ! » Alors je lui dis, « mais qui est votre amie ! » Elle pontifie un peu et me dit : « Madame Alexandra David Néel ! » J’ai dit : « qui c’est ça ? » « Comment, vous ne connaissez pas Alexandra David Néel, la plus grande exploratrice du XXe siècle ! » J’ai dit : « écoutez madame excusez-moi, moi je m’occupe des œuvres de mon village : la veuve, l’orphelin, la Croix-Rouge, je connais tout ça, mais je ne connais pas David Néel ». Elle dit : « A deux heures de l’après-midi je vais vous la présenter. » Et à deux heures de l’après-midi, j’ai fait la visite de courtoisie. Et ma foi, la visite de courtoisie, elle dure depuis cinquante ans !
...
Enfin, il y a une chose que je ne voulais surtout pas, c’était une vie banale. Croyez-moi j’ai pleinement réussi, je n’en demandais pas tant ! Elle m’a dit : « vous n’aurez rien à faire ». Elle avait juste besoin de quelqu’un auprès d’elle. Et puis elle a renvoyé la cuisinière, parce qu’elle trouvait que je cuisinais mieux qu’elle… Elle a renvoyé tout le monde, et je suis restée seule avec elle.
Je ne savais pas taper à la machine, j’ai appris toute seule, et j’ai tapé ses manuscrits. Alors que j’avais juré que je ne serais jamais secrétaire, j’ai tapé pendant cinquante ans et je me suis même mise au traitement de texte.
Je me suis adaptée à tout alors que toutes les Françaises de France qui sont passées avant moi : ou elle n’a même pas voulu les voir, ou elle les a fichues à la porte, ou c’est elles qui n’ont pas résisté !

HPI  : Elle avait un caractère terrible ?
M.-M.P. : Mais c’était un monument ! C’était une femme qui avait un humour débordant. Heureusement ! Il fallait qu’elle ait quand même quelques qualités pour que je la supporte.... D’une grande intelligence. J’étais amoureuse de l’intelligence. J’avais assez de mon imbécillité à moi, je ne voulais pas supporter celle des autres.


C’est comme ça que vous vous  voyez ?
M.-M.P. : Mais enfin madame il faut être lucide ! C’est pour ça que je me suis dit : ta bêtise finira avec toi. Tu n’auras pas d’enfant ! Beaucoup de choses ont déterminé mon célibat et je n’ai pas de regret. Enfin, excusez-moi si vous êtes mariée…


Ce n’est pas le cas.
M.-M.P. : Il y a des femmes intelligentes !

Vous pensez que le mariage est stupide ?
M.-M.P. : Quand je vois tous les mariages autour de moi… Je ne vous en dirai pas plus... Et ce sont les petits qui souffrent. Moi, j’adore les enfants, et pour moi les enfants ne doivent pas souffrir. On devrait apprendre aux enfants, dès qu’ils rentrent à l’école, que donner la vie c’est très beau, mais c’est très grave !


Pourquoi Alexandra David Néel vous a-t-elle choisi ?
M.-M.P. : Je pense qu’elle a vu que j’étais vide, et que j’avais envie de me remplir de quelque chose.


Vous pouvez dire que vous êtes à son service depuis cinquante ans…
M.-M.P. : Absolument Madame ! Et il n’y a pas beaucoup de secrétaires de gens célèbres qui, quarante ans après leur mort, continuent à parler d’eux. C’est aussi à cause ou grâce à cette énorme différence d’âge que nous avions… Car lorsque j’ai rencontré Alexandra, elle allait avoir 91 ans, et j’allais avoir 29 ans. Nous avons été un drôle de tandem…
Elle avait beaucoup d’humour et une intelligence plus vaste que toutes les galaxies réunies.


Et c’est quoi l’intelligence ?
M.-M.P. : L’intelligence, c’est s’intéresser à toutes choses, arrêter de croire qu’on est supérieurs aux autres. Alexandra est connue comme orientaliste, mais elle avait tout étudié.
Au départ, elle voulait être médecin. Sa mère qui était plus misogyne que son père - ce n’est pas peu dire - lui a dit : « ma pauvre fille, déjà que les hommes n’y connaissent rien, alors pensez une femme ! » Mais elle adorait ça. Elle voulait que je lui lise tous les articles scientifiques. Et comme ça dans tous les domaines ! Il n’y a qu’à voir les connaissances qu’elle avait !
Elle a été professeur de religions comparées, donc elle les connaissait toutes. À six ans, elle ne s’endormait pas sans avoir lu et médité un verset de la Bible. À 12 ans, elle se torturait l’esprit pour s’expliquer les mystères de La Trinité. À 15 ans, Epictète, les Stoïciens nourrissaient ses pensées et déterminaient ses actes. Quand elle est partie en Orient à 22 ans, c’est parce qu’elle n’avait que des connaissances livresques et qu’elle voulait savoir si elle avait bien compris ses textes. Vous appelez cela de l’intelligence ou de l’imbécillité ?
J’ai aidé quelqu’un qui avait une intelligence que je n’avais pas, et je pensais que ma vie n’était pas inutile puisque j’aidais cette sacrée bonne femme.


Vous vous placez vous-même dans l’ombre d’Alexandra David Néel…
M.-M.P. : Que voulez-vous que je sois d’autre ! Juste une grande fille dévouée, passionnée et qui a travaillé pour elle.
Je ne voulais pas me marier : faire des gosses pour pourrir la terre des cimetières et supporter des maris, non merci !
Mais je ne voulais pas être un parasite de la société. Ma mère avait une phrase qui était très jolie. Elle disait « mesdemoiselles » - elle nous vouvoyait et nous appelait « mademoiselle » quand elle nous faisait la morale ou qu’elle nous grondait, et ça portait croyez-moi. Ma mère disait : « dans la vie, il faut choisir une voie noble et haute, et il faut aller jusqu’au bout, ne jamais dévier ! Et même si la guillotine vous attend au bout du chemin, on ne dévie pas » ! Elle disait : « il faut travailler pour son clocher ». C’est ce que j’ai fait. J’ai pris la voie d’Alexandra : il y a des aspects qui m’ont plu et des aspects qui m’ont déplu, mais je suis allée jusqu’au bout et je crèverai au travail pour Alexandra. Il n’y aura peut-être pas la guillotine pour m’assassiner, mais peu importe, je m’en fous à mon âge !
ça a été mon cheminement. Je comprenais que dans le fond, ma mère avait raison, quand on voit tous ces gens qui cafouillent, ça mène à quoi !
Mais enfin l’essentiel c’est que les enfants ne souffrent pas. Les enfants sont sacrés. Je les adore et c’est pour ça que je n’en ai pas fait.


Vous n’avez pas fait d’enfant par amour des enfants ?
M.-M.P. : Exactement.


Vous portez un regard noir sur le monde…
M.-M.P. : Il suffit d’écouter les informations une fois dans la journée pour être dégoûté. Vous vous levez le matin, vous savez que deux êtres sur trois ont faim, que les prisons sont pleines, que les hôpitaux sont pleins. Il y a des enfants qu’on martyrise, il y a des enfants soldats, il y a des femmes qui sont battues et vous dites que c’est beau le monde ? Vous espérez encore ? C’est parce que vous n’avez pas quatre-vingts ans !


Pourquoi Alexandra David Néel vous appelait-elle Tortue ?
M.-M.P. : C’est parti d’une bêtise. Alexandra portait des gros bas de cotons parce qu’elle avait mal aux jambes. Et je lui enlevais les bas pour lui masser les jambes deux ou trois fois dans la journée. Le soir venu, on ne remettait pas les bas. Au moment d’aller se coucher, je ramassais les livres, les manuscrits, je mettais les bas par-dessus et je montais au bureau où je rangeais les papiers. Un jour, pendant que j’étais en train de ranger ses manuscrits, j’entends : « Marie-Madeleine, viens vite, il y a une tortue dans la maison, prends-la, mets-la dans une caisse et donne-lui des feuilles de salade ». Moi, je n’étais pas contente, j’avais déjà les chiens et les chats du quartier à nourrir, et tous les oiseaux du bon dieu, il manquait plus qu’une tortue. En fait de tortue, c’était un bas de coton qui était tombé. Alors c’était complètement stupide, et on a ri pendant un moment avec ça. Et un jour elle me dit : « toi qui fais si bien les tortues, tu peux monter dans ma chambre me chercher ça ? » Voilà comment c’est devenu « Tortue ». C’est d’une bêtise à mourir ! Et ça dure depuis cinquante ans. On m’appelle Marie-Madeleine je réponds - on m’appelle surtout Marie-Ma, parce que Marie-Madeleine, ça fait un peu grande pécheresse. Je réponds à Marie-Ma, et quand on m’appelait Tortue, je répondais. J’avais l’habitude.
Et comme je travaillais en témoin, dans le texte, j’ai mis « Tortue ». Et tout le monde : « pourquoi elle vous appelait Tortue ? » (elle soupire) Dix fois par jour depuis quarante ans !
Je ne sais pas ce que j’ai fait au bon dieu dans mes vies antérieures, mais cette fois-ci j’ai payé !


Vous y croyez ?
M.-M.P. : Aux réincarnations ? J’espère que ça n’existe pas, Madame, c’est la perspective la plus abominable qu’on puisse nous offrir ! Vous vous rendez compte, recommencer à mener des vies de chiens comme ça ? ah non mais il faut être malade ! Parce que pour ceux qui croient à la réincarnation, c’est toujours Jésus Christ, Napoléon ou un grand lama, mais jamais la femme de chambre ou le ramasseur d’ordures, vous n’avez pas remarqué ? ça m’ennuie beaucoup.
De toute façon, tout ça a été écrit par les hommes, alors pourquoi il y aurait une religion meilleure que l’autre. Tout ça, c’est la peur de la mort.


Vous croyez en Dieu ?
M.-M.P. : Oh, Madame ! J’ai voulu rentrer dans les ordres, et je suis restée dans le désordre.
(...)
Ah, Dieu… Depuis qu’il est aux trente-cinq heures, que voulez-vous qu’il fasse ?

Propos recueillis par St.M.

Par Stef - Publié dans : Rencontre
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Jeudi 23 avril 2009

Dire que les relations humaines peuvent s'avérer extrêmement énigmatiques est un lieu des plus communs. Oui, mais quand même : c'est vrai.  Aussi énigmatique, parfois, que les chaussettes solitaires, les vieux au volant ou les stations service qui parlent (et que personne ne vienne me dire : "c'est pour les mal voyants" !).
Arrêtons de tourner autour du pot en cherchant une intro pertinente pour justifier mon avide envie de parler d'une des choses qui me hantent dès lors que je me retrouve à faire partie - souvent involontairement - d'un groupe à vocation socio-humanitaire. C'est cette putain de manie de demander du fric en disant "vous donnez ce que vous voulez..." Horreur. C'est comme pour les pourboires. Je ne sais jamais combien il faut donner. Jamais. Donnez ce que vous voulez ! Et si je veux rien donner, hein ? Evidemment, il n'est pas question de rien donner. N'exagérons rien ! On ne refuse pas quelque chose à une cause juste... Je hais les causes justes. D'ailleurs, je hais les causes tout court. Je hais les bonnes consciences à valeur marchande.
J'entends d'ici l'argument : "Enfin, quoi ! Si tu peux pas donner beaucoup, tu donnes ce que tu peux. Comme ça, tout le monde peut participer dans la mesure de ses moyens..." Ah, mais si c'était si simple... Qui me garantit que celui qui récolte ne se dit pas en encaissant ta monnaie mesquine et en notant le ridicule chiffre sur son carnet à côté de ton nom - ce qui te permet bien évidemment de constater qu'une fois de plus, t'étais à côté de la plaque dans tes évaluations - n'est pas en train de se dire "putain ! Quel rat !" Et alors, plus ces gens sont charitables, et plus ils demandent souvent de donner ce qu'on veut. La vente forcée de la bonne conscience. La bonne conscience à but non commercial, certes, mais lucratif !
Et puis l'invitation :
"nous avons également un journal qui évoque JUSTEMENT (la bonne aubaine) le sujet qui t'intéresse !
- (naïf) Merci, c'est gentil, mais ça ira.
- (généreux) Ecoute, prends-le. Tu verras, c'est vraiment très bien fait.
- Tu es sûr ? Ah ben merci !
Vous souhaitez vraiment parier que cette même souriante et généreuse personne ne vous dira pas un jour (en vous remettant une nouvelle fois son journal dans la main) : "tu sais, les abonnements, c'est ça qui nous permet de récolter les fonds qui nous font vivre..." ? Moi, je parierais pas. J'aime pas perdre.

Par Stef
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Samedi 1 novembre 2008

C'est un fait : un fantôme n'appartient à personne. Il appartient à un lieu. Non. Il appartient à deux lieux. Peut- être trois, en fait.... On va dire trois.
Le premier, c'est son lieu : celui qui est à lui, et auquel lui-même appartient. Mais c'est pas obligatoire qu'il en ait un. Tout le monde n'a pas la chance d'avoir un chez soi. Il y a des gens qui ne sont jamais chez eux nulle part. Ils ne le savent pas forcément, notez bien. Pas plus qu'ils ne savent que ça leur manque. C'est l'avantage.
Le deuxième, c'est l'endroit où il est mort. Là encore, c'est pas obligé. Tout dépend, pour ce que j'en sais, si la mort a été traumatisante, ou pas.
Le troisième, c'est le lieu où son corps - à la rigueur ce qu'il en reste - est stocké. Là, pour le coup, on est sûr de l'y trouver.

Un fantôme, donc, appartient à au moins un lieu, mais stricto sensu, il n'appartient à personne. Par contre, les fantômes c'est comme les étoiles : pour en posséder, il suffit de le décider. Ca ne change rien pour les étoiles, qui probablement s'en foutent d'être à quelqu'un ou pas, mais pour les fantômes, sûr que ça change tout. Le fait est que l'humain n'est pas fait pour la solitude, même mort. Allez savoir, d'ailleurs, si c'est pas pire, la solitude pour un mort. Un jour, c'est ce que je me suis dit et j'ai décidé que je ne voulais pas prendre ce risque. Parce que le fantôme dont il est question dans cette histoire, je le connaissais un peu quand il en était pas un. Pas très bien, c'est vrai. Vivant, il a fait partie de mon quotidien pendant, quoi, un mois tout au plus. Sauf que quand j'y repense, je suis obligée de recalculer à chaque fois. Juste pour être sûr.

Alors voilà, aujourd'hui j'ai un chat, deux poissons rouges dont un qui est jaune, et un fantôme.
Je ne sais pas grand chose sur lui. Je sais qu'il était seul. Je sais qu'il était malade, qu'il avait déjà trop vécu - pourtant, il n'avait pas encore l'âge que j'ai aujourd'hui - et qu'il aimait la poésie. Il l'aimait Elle, aussi. Même mort. Il lui a dit un jour. Je le sais, j'étais là. Il était mort depuis plusieurs mois, déjà, et il m'a dit de lui dire. Je me demande parfois si elle l'a compris, ou si elle l'a cru. Il y a des fois où l'amour, ça pèse lourd. Peut-être que c'était le cas de celui-ci.

Quelques jours après sa mort, on a trouvé un papier dans le recueil de poèmes qu'Elle lui avait offert. Ca disait : "Dernière chance". Toute la question, c'est : où est-ce qu'il situait sa chance. Dans sa vie avec Elle, j'imagine. Mais ça pouvait aussi bien être dans sa mort prochaine. J'en sais rien. Je me suis demandé s'il se doutait qu'il allait mourir. J'ai pensé qu'il avait programmé tout ça, aussi. J'en sais rien non plus. Tout ce que je sais, c'est qu'après sa mort, il appartenait au moins à deux lieux. J'ai pas décidé pour le troisième, parce que ça dépend si c'est lié ou pas au bonheur, si on est forcément heureux chez soi ou si ça n'a rien à voir. Et comme je suis pas sûr qu'il ait été heureux... En fait, je crois qu'on ne choisit pas où on est chez soi. On est choisi. Le bonheur n'a rien à voir là dedans. Il y a que pour nous que c'est l'étalon officiel. La vie, elle, en a rien à foutre. 

Je sais qu'il était resté chez Elle, parce que c'est de chez Elle qu'il nous a parlés. Bref, il est resté là où il est mort. Je me demande si les fantômes restent quelque part volontairement. Je l'espère. Pour lui, en tout cas. Enfin, je veux dire, j'espère qu'il attendait rien pour partir. Sinon, sûrement qu'il attend toujours.
Et puis, il y a le cimetière. C'est là que j'ai accepté de me lier avec lui, en mettant des fleurs de temps en temps sur son tas de terre. Avec les années, le panneau sur lequel il y avait ses dates et son nom a pourri. Alors il y a plus de panneau. Juste un faux livre en porcelaine avec des fleurs sur la page de gauche et sur la page de droite une phrase pour le rassurer sur le fait qu’on pense à lui. Moi, j'y pense pas tous les jours à mon fantôme. Un peu exprès je crois et un peu parce que je suis pas sûr que ce soit important. J'aime mieux lui porter sa plante en pot. Au moins, ça se touche, une plante. Et puis, une tombe sans fleurs, ça me va pas.

Aller sur place, ça oblige à se souvenir. En même temps, ça libère la mémoire. Comme on est sûrs d'y penser de temps en temps, on est pas obligés d'y penser sans arrêt.
C'est bizarre la mémoire. Aussi aléatoire que léthargique. Un jour, pas forcément un matin, on a oublié. Point. Ca arrive comme ça, sans effort. Parfois, je me dis que si un jour sa tombe n'existe plus, je vais préférer l'oublier. Par confort. Le confort s'accommode mal de la mémoire.
 
Seulement, après, je réalise que s'il se fait virer, il faudra bien qu'il crèche quelque part. Et un fantôme chez soi, c'est encombrant. Beaucoup plus bruyant qu'on l'imagine. Non pas qu'il va se mettre à claquer des portes ou à traîner des trucs métalliques par terre. Les gens exagèrent toujours. C'est juste que le silence des fantômes se contente rarement d'être simplement silencieux. Il bourdonne. Comme une ruche en été. Comme une litanie. Monotone et circulaire. En somme, jusque dans leurs silences, les fantômes radotent.
D'un autre côté, je peux quand même pas le laisser dehors. Ca se fait pas...
Un jour, peut-être, mon fantôme ne sera plus à moi. Peut-être.
Mais c'est pas encore.
Un fantôme n'appartient à personne, c'est vrai. Mais si quelqu'un veut bien de lui, c'est mieux.

Par Stef
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